La marque Sud !
Publié le 02/05/2011 | 07H58 GMT par El Hadji KASSE
 
Il faut marquer le temps ! Du nom des inventions créatives qui illustrent ses séquences. Sud Communication, pour ma part, c’est d’abord le paradoxe d’un parti pris : une entreprise qui déclare travailler selon une plateforme démocratique ! Si ce n’est une invention, qu’est-ce alors une invention ?
 
C’est dans ce paradoxe admirablement porté des par militants journalistes ou des journalistes militants,, qu’il faut lire la grandeur, et, hélas, les malheurs de Sud. En quittant l’enclos de la déontologie corporatiste qui veut que le journaliste ne soit qu’un témoin loin des syllogismes risqués du  choix et de l’action, les « camarades  de Sud » tissent un rapport singulier avec les mutations qui traversent la société sénégalaise contemporaine.
Ce parti-pris a des noms qui résonne, aujourd’hui encore, dans leur intempestive actualité !

Sud porta alors, sur ses « frêles épaules », les combats héroïques contre les monopoles qui étouffent l’économie nationale.  La fameuse querelle du « sucre roux d’aspect blanchâtre » (CSS c/Sud) déborde le champ de l’économie et du journalisme. Elle casse, en vérité, l’histoire en deux. D’une part, une sorte de nationalisme économique diffus, mais réel, assumé et par la CNES, et par l’UNACOIS, discrètement soutenu par les diverses gauches. D’autre part, la persistance de vestiges d’une espèce de « traité colonial » qui maintient un système de privilèges et de rentes. Bloc contre bloc  dans une société investie par de nouveaux acteurs, donc de nouvelles logiques et de nouvelles demandes. Un groupe de presse qui s’aliène manifestement de potentiels marchés publicitaires en s’attaquant à un si puissant bastion du patronat, de surcroît très proche du pouvoir, ceci au nom de l’idéal démocratique, pour ne pas dire héroïque !

Laboratoire d’idées, mais aussi espace de construction stratégique : les leaders et animateurs de Sud participeront ainsi activement au renouveau syndical dans un secteur dominé par les médias publics et marqué par des tentatives louables mais rarement fructueuses de fonder des titres dans la durée !  Je sais aussi que l’avènement de l’UNSAS doit beaucoup aux « instants précieux de conspiration positive» dans les couloirs et les bureaux de Sud dont les responsables de la rédaction, autour du paléo-maoïste Babacar Touré, échafaudaient des plans sur des questions qui, dans une logique pure d’entreprise et de chefs d’entreprise, « ne les concernait nullement » !

S’éclairent, comme dans la tradition sartrienne, le « Non, M. Le Président » de Babacar Touré ou encore cette exergue qui abrite le propos de feu Ibrahima Fall, à l’occasion d’une célèbre polémique avec les confrères du Soleil : « A l’heure des brasiers, il faut regarder vers la lumière ». 
L’enjeu est la liberté. Ou encore l’enjeu de la liberté porte Sud à s’ouvrir aux intellectuels, à la société civile, aux partis politiques et à tous les politiques, se faisant le chantre des combats des femmes, des enseignants, des travailleurs, des organisations paysannes émergentes tout en militant (le mot revient) pour un panafricanisme authentique !

Février 1993 marque une séquence capitale dans cette aventure si ambigüe si on la réfère bien sûr à la paisible orthodoxie du journalisme de « l’universel reportage » : distant mais difficilement objectif. Cette date introduit en effet une mutation décisive dans le paysage médiatique sénégalais : Sud au Quotidien d’abord, Sud Quotidien ensuite, sur les traces et marques de Sud Hebdo, cassent durablement le monopole du quotidien public Le Soleil sur la presse quotidienne. Une révolution si l’on sait que, dans la logique de l’offre en temps qua-réel, l’avènement d’un quotidien privé, animé par des professionnels et des intellectuels, arrimé à une plateforme démocratique, bouleverse les traditions en matière de réception de l’information et rend aux citoyens la diversité qui est l’essence même de l’espace public.

Cette séquence est marquée par l’affaire Me Sèye. Et je me souviens, avec tendresse et joie multipliée, de nos nuits sans sommeil, de notre frénésie quotidienne pour cueillir l’information dans une contexte fébrile de manipulation et d’intoxication, de nos angoisses d’avoir raté un scoop, mais aussi de la conscience que nous avions que se jouait dans ce coin de l’histoire politique de notre pays, le devenir de notre système  démocratique. Etait en partage, je crois, le sentiment que la « disparition » de Wade alors opposant et du Pds, pouvait rendre durablement opaque le référentiel démocratique sénégalais. Ibrahima Bakhoum, Latif coulibaly, Racine Talla, Thierno Talla et votre serviteur… ! Nous étions les reporters et analystes d’un impératif plus qu’une actualité brute ! Sans doute l’affaire Me Sèye allait prendre une autre tournure si Sud n’existait pas. Au-delà de cette affaire, c’est la démocratie sénégalaise qui allait connaître une nouvelle trajectoire !

Cette posture de « chien de garde », soucieuse  du pays tout étant respectant les codes techniques et éthiques du métier de journaliste, placera de fait Sud dans les arcanes des médiations pour éviter le chaos et les régressions démocratiques à notre pays. Dénonciation des complots qui faussent le jeu démocratique, critique serrée de « l’économie politique des ajustements structurels », espace des débats de société, relais des controverses politiques et intellectuelles, vitrine de la critique artistique, éloge à la paix en Casamance …, le Sénégal en mouvement trouve dans Sud à la fois le réceptacle et le révélateur sensible.

Nous, jeunes étudiants et militants du milieu des années 80, témoins de la toute puissance du Parti-Etat senghorien, et du passage en douceur à la séquence Diouf, il était naturel que nous trouvions dans Sud ce que nous rêvions de faire avec la presse clandestine que nous animions : aiguiser la conscience politique  de nos concitoyens et porter le combat contre l’injuste et l’arbitraire. Tel est, pour ma part, le fond de mon engagement dans les colonnes édifiées par Sud. D’autres gens de ma génération aussi, des aînés aussi. Je peux dire Vieux Savané, je peux dire Latif Coulibaly, je peux dire Cheikh Tidiane Gadio, je peux dire Baba Diop, je peux dire Demba Ndiaye. Sur le socle de l’idéal des fondateurs et des contemporains. Je peux dire Babacar Touré, Abdoulaye Ndiaga Sylla, Ibrahima Fall, Cherif el Valid Sèye, Moussa Paye, Sidy  Gaye, Ibrahima Bakhoum… pour dire juste ceux que j’ai connus, ceux que croisés.

Aussi insolite que cela puisse paraître aujourd’hui, notre rapport à Sud n’a jamais été un rapport salarial ou de carrière. Babacar Touré répond ainsi à une jeune bourgeoise urbaine qui demandait quel était le plan de carrière que Sud lui proposait : « Ici, y a vraiment pas de plan de carrière. Tout est presque hasardeux ici »
Notre quiétude militante sera sérieusement secouée avec l’avènement de Sud Fm, en juillet 1994. La première radio privée du Sénégal n’a pas été que la seconde épreuve du monopole du service public sur les ondes. Sud Fm, avec ses jeunes journalistes, ses jeunes loups du commercial et du marketing, ses techniciens froids et ses animateurs, c’est d’abord une nouvelle culture, une nouvelle approche dont la marque est cette déconnexion en douce avec la période de l’héroïsme militant ! Je peux témoigner que nombreux sont, parmi nous, qui ont difficilement vécu cette mutation institutionnelle : du sang neuf, de nouvelles modalités de collaboration, une nouvelle organisation du travail… Tout noyau se braque au vu de nouveaux éléments qui tendent à perturber les équilibres ! De révolutionnaires, je crois, certains d’entre nous étaient devenus réactionnaires, du moins dans mon cas, en refusant instinctivement d’intégrer la nouvelle réalité comme une « nécessité » dans le parcours du groupe.  Je sais que la cohabitation, sans être conflictuelle, était sourdement lourde pour certains d’entre nous.

Et pourtant, Sud Fm s’inscrit dans la même veine démocratique : libération de la parole dans l’espace public, prise de parole par celles et ceux qui ne l’avaient jamais espérée, principe du pluralisme de l’information, relais des pulsations les plus intimes de la société sénégalaise, débats politiques, émissions interactives, veille démocratique y compris en violant, pour défendre la légitimité, les règles figées de la légalité !

Telle est ma lecture du filet de grandeur de Sud Communication qui continue malgré les aléas, malgré les hostilités, malgré les oublis et les oblitérations, malgré les rudesses de la conjoncture et les retournements spectaculaires. Mais c’est un roseau : la générosité de cet engagement est le socle indestructible du pari de l’existence ! Cette existence qui se conjugue avec les femmes et hommes qui sont là, dans la présent de labeur et de résistance, mais aussi avec la mémoire des morts : je nomme Ibrahima Fall, je nomme Alain Agboton, je nomme Mame Olla Faye. Pour dire l’éternité de la marque du temps. Enfin…

 
 
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