Lettre à un sacrifié du système
Publié le 04/01/2012 | 02H05 GMT par Bacary Domingo MANE
 
Permets-moi, Ndiaga, avant de tapoter le clavier de mon ordinateur, de sacrifier aux exigences d’une tradition bien de chez nous, en pays Balante, qui veut que l’on verse de l’eau, à défaut du vin, pour demander aux aïeux d’intercéder, en notre faveur, auprès de Dieu. Cette libation, pour ne pas dire cette offrande aux esprits, nous permettra de tirer notre inspiration des Muses.
 
Ndiaga, je voudrais te dire que Dakar a célébré le nouvel an. Comme d’habitude, le compte à rebours annonçant 2012, a été l’un des moments les plus palpitants. Le ciel, au ventre noir, a scintillé de mille feux d’artifice, avec des constellations qui représentent une véritable œuvre artistique. Les cris de joie ressemblaient plutôt à une prière d’une année meilleure que celle qui vient de s’écouler. Ça valait le détour à la place de l’Indépendance ou de l’Obélisque.

Le coup de crayon (de maquillage) a repoussé les frontières du naturel chez ces femmes, les tenues d’apparat ont constitué une sorte de négation de la réalité sociale très dure à affronter. Il y avait quelque chose de surréaliste qui se jouait là et qui me faisait penser à un théâtre d’ombres.  Certains se sont permis des folies pour célébrer le nouvel an.
Ndiaga, sais-tu que les libéraux préparent, ce mercredi, un dîner-débat du secteur privé en compagnie du candidat Me Wade ? Le couvert est cédé à un million FCfa. Et pour partager la table du Président candidat, il faut casquer 10 millions Cfa. Renversant, non ?

Ta famille, comme celles de nombreux Sénégalais, ont enterré dans la douleur, l’année 2011. C’est vrai que celle de ta famille est encore plus grande, parce qu’elle a perdu un soutien presque à la fleur de l’âge.

Ndiaga, je suis de ceux qui pensent que tu es la victime de tout un système. Celui du clientélisme politique, véritable cancer pour nos pays sous-développés. Un système qui place des personnes à des positions de pouvoir. Par divers procédés, elles se mettent à manipuler l’argent public, destiné aux populations. Seulement, dans bien des cas, les ressources publiques se retrouvent dans des comptes bancaires de particuliers. Tu vois, Ndiaga, comment les positions de pouvoir favorisent des possibilités d’accumulation de richesses. Ce geste qui peut sembler anodin, entraîne des conséquences parfois dramatiques. Tu imagines, Ndiaga, le drame que le détournement de l’argent destiné à  la construction d’un hôpital, d’une école, à la construction d’un barrage anti-sel, d’une usine de transformation de fruits etc., peut créer !

Nul doute que tu as été victime de cette prévarication. Si tu n’as pas su vivre décemment de ton métier de plombier, la faute au système. Celui qui te vole ton dû et emprunte des voies détournées pour recycler cet argent sale. Ce sont les richesses injustement accumulées qui sont redistribuées par cette élite politique. Et je donne raison à Alain Marie qui explique, dans son ouvrage « L’Afrique des Individus », comment la redistribution devient ainsi l’un des modes de légitimation de l’accumulation et de ses acteurs. Il y dresse une longue liste des canaux de redistribution qui vont de l’emploi aux passe-droits, en passant par l’octroi de bourses. Nous sommes, dit-il, en pleine « Bouffe politico économique » où dans ce que J F Bayart appelle l’« économie du ventre ».

Ndiaga, tu vois comment cette élite politique a sacrifié sa jeunesse sur l’autel de l’insouciance, en confisquant ses rêves et ses espoirs. Tu te souviens de Abdoulaye Wade Yinghou, de Malick Ba, tous ont été sacrifiés par le système. Tu te souviens du langage révélateur de ces jeunes désorientés : « Mbeuk-mi », «Jihad», «Dor war», «Barça ou la mort»… Des mots qui désignent d’autres drames. Victime de l’accumulation de richesses injustement acquises par une élite insouciante, la jeunesse a répondu, sans même se poser des questions, à l’appel des sirènes. Partir… quoi qu’il advienne ! Voir Barça (diminutif de Barcelone) ou mourir. Elle parle de «Jihad» pour nommer cette aventure périlleuse dont l’objectif est d’assurer le bonheur des parents.  

Ndiaga, tu étais là en 2000, lorsque le candidat Wade nous vendait, au franc symbolique, le rêve d’un Sénégal émergent où les clignotants seraient au vert. Beaucoup d’eau a coulé, entre temps, sous les ponts. Nous avons laissé se dessécher toute espérance. Les yeux fermés, ces jeunes ont foncé sur les îles Canaries, l’anti-chambre de Barcelone, de Madrid. De la mer agitée, ils n’ont retenu que la musique qui s’échappe des vagues et qui chante le bonheur de Barça. C’est tout le sens du mot Wolof « Mbeuk-mi). Le lieu de prédilection pour cultiver leur champ (Door Waar). Ndiaga, tu te souviens de ces maisons endeuillées à Thiaroye Sur Mer, à Yarakh, à Kafountine, à Kayar…

Ndiaga, le clientélisme a créé des monstres dans ce pays. Et pour se faire bonne conscience, il fallait commettre le meurtre. Tu représentes la mauvaise conscience de cette élite politique, tout comme Malick Bâ. Tu as vu ces prédateurs dans leur voiture rutilante aux vitres tintées, leur grand boubou gommé, avec cet air hautain qui laisse exprimer toute leur vanité.

Ndiaga, permets-moi de prendre, momentanément, congé de toi. Dakar a pris un coup de froid depuis une semaine. Le port vestimentaire a changé. Seules quelques filles font de la résistance avec leur « pathial », ces poitrines presqu’entièrement dévoilées et qui s’offrent à tous les regards.
 
 
Commentaires (1)
Posté par Muragesh, 2012-02-12T20:11:56+00:00  
Les 20€ sont ils tous elmopyés pour l’enfant ou seulement une partie?Louis
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