Valeurs Sud
Publié le 04/05/2011 | 07H31 GMT par Malick Sarr Diagne
 
D’abord le titre : Sud. Un nom, un label.  Un mot, trois lettres écrites en caractères gothiques habillés aux couleurs rouges. Un mot-valise, constellation de plusieurs produits (Sud Magazine, Sud Quotidien, Sud Fm, Sud Prod) décliné dans une plateforme des lettres et des arts, de la presse et des médias. 
 
Ensuite le style. Le style Sud. La culture de l’indépendance et le goût de la  transgression poussée jusqu’à  l’impertinence. Un style particulier qui le pousse souvent à se départir du factuel pour se faire l’interprète des sensibilités nouvelles et des mouvements avant-gardistes, que ce soit en politique, en économie ou en culture, soit en ouvrant les colonnes du journal à des « dissidents », soit en donnant une grande place aux « rénovateurs » et  « réformistes »  de tous bords. Pas un seul des mouvements et des ruptures politiques, sociales, économiques et culturelles du pays des vingt  dernières années n’a échappé à la vigilance et à la perspicacité de ce journal qui a compris très tôt et avant d’autres qu’ils avaient besoin d’être encadrés et accompagnés jusqu’à terme.

Enfin l’esprit. L’esprit Sud nourri aux sèves de ces ambiances particulières des réunions du matin et du soir où la rédaction forme une sorte de mouvement de scout engagé dans une course stressante contre la montre.  Très tôt le matin, il faut soumettre l’édition du jour à une critique en règle, s’attarder sur les coquilles d’imprimerie, les fautes de français, les titres qui dénaturent le sens d’un article, les  papiers tendancieux. Exercice redoutable où l’on met sur la table l’absence intolérable de vigilance des responsables de Desk, les articles qui tombent très tard et qui mettent le rédacteur en chef dans une posture inconfortable, les ordinateurs vieillissants, des PC recyclés qui vous plombent l’enthousiasme, les imprimantes qui refusent de cracher, faute d’encre  etc…  Le soir, à l’heure du bouclage, il faut dépouiller le contenu, décortiquer  l’actualité, Desk après Desk.  Moment insupportable et redoutable où tous se suspend.

Le monde se couche au Sud. Rien ne compte plus dans la vie que ce journal de 12 pages dont la réalisation plonge la rédaction dans un tourbillon permanent. Il faut supporter les sarcasmes et le langage de charretier de Demba Ndiaye, le peu de tendresse de Vieux Savané capable de vous dire les yeux dans les yeux que vous êtes payé pour écrire,  les accès de colère de Sidy Gaye qui peuvent aller jusqu’à ne pas vous adresser la parole pendant deux jours pour une information mal rendue (Rien que pour ça !!!),  le sens élevé du détail et  de la précision chez Saphie Ly et Malick Rokhy Bâ.   

Le pouvoir et le poids de Sud sont en partie dépendants de ce microcosme animé d’une volonté indéfectible d’influer sur le cours du pays, en ouvrant des horizons aux gouvernants.  En fonction de l’actualité et selon la gravité du moment, cette belle brochette de gens de lettres cultivés réunis autour de  Babacar Touré et de Abdoulaye Ndiaga Sylla entre en scène pour apporter une plus value à la marchandise avant de la mettre sur le marché. Ils sont pour la plupart des militants, mais des militants sans parti, sans projet de pouvoir alternatif et, en réalité, peu soucieux du rapport coût-bénéficice. Leur obsession, leur objectif, c’est de défier les pouvoirs, tous les pouvoirs.

Tant de références derrière ce titre fait de sédiments   successifs accumulés à travers  les générations: le projet journalistique qui a  fait la preuve, bien avant d’autres, d’un extraordinaire sens de l’investissement dans l’offre de services diversifiés de l’information ; le laboratoire de détection et le complice des mouvements profonds de la société sénégalaise ! une institution en surplomb de la société qui veut imposer sa grille de lecture du monde et de ses valeurs, quoi qu’il en coûte.

Journaliste au Service politique pendant 6 ans, je ne connais pas d’hommes politiques  de tous bords que ce journal ait pu laisser indifférents. Certains d’entre uns, ceux qui s’en sont détournés, après avoir filtré l’amour avec lui le jugeaient imprévisible, infidèle en amitié. Ils ne savent pas qu’un journal qui se respecte et ne vit que pour l’information n’a pas d’amis. D’autres, ceux qui continuaient de l’aimer malgré son « mauvais caractère »  ne vivaient que pour lui, retenant à la fin que l’important pour ce  journal, ce n’est pas de sauvegarder  des liens d’amitié mais d’être premier partout et de se donner les moyens de cette place, malgré un environnement concurrentiel féroce.

A mes débuts déjà, dans ce journal, je me suis posé énormément de questions sur le mobile de ces  hommes et femmes capable de sacrifier leur vie pour Sud. Où plutôt sur les charmes ou le pouvoir maléfique de ce journal qui peut faire oublier femmes, mari et enfants pendant toute une journée et souvent  jusqu’au petit-matin J’ai eu quelques bribes de réponse plus tard, sous forme de leçon particulière assénée par Sidy Gaye : « dans cette maison, nous nous sacrifions pour donner à chacun d’entre vous les moyens d’affronter la vie, à tous les niveaux »

Ce que Sud nous a apporté, à nous tous ? Précisément l’humilité, le souci de l’objectivité, une liberté de ton et d’esprit où l’on bannit les enflures et les excès de zèle. Ceux qui comme moi sont par la suite passé par l’administration ont découvert à quel point cette maison est différente de toutes les autres. Ailleurs, à la mairie de Dakar , autour d’une table de réunion,  il faut parler avec le patron sur un ton de déférence ponctué au début de chaque phrase de termes alambiqués comme  « Son excellence », « sa  majesté » au risque de passer pour « un gosse  mal poli ». Excellence, sa majesté ? Mon œil !!! A Sud on nous a  appris à appeler Babacar, Sidy, Ndiaga, Demba, Vieux, Saphie, Madior, Malick, Mika, Bacary, Bassirou, Bocar par leur nom. Ça fait plus simple, plus pudique et plus sérieux. Des valeurs  Sud


 
 
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